Voyager autrement

Le tourisme est la première industrie au monde. En 2014, le tourisme international a expérimenté une hausse de 4,4%, portant à plus d’un milliard le nombre de voyageurs à franchir chaque année une frontière pour les vacances et représentant des transactions financières à hauteur de quatre milliards de dollars… par jour [1]. A la lecture de ces chiffres vertigineux, on comprend aisément l’impact gigantesque du secteur économique sur le développement des pays à la fois en terme de qualité et de quantité, pour le pire et le meilleur.

Face à ce constat, de plus en plus de touristes aspirent à « voyager autrement ». Pour se dépayser autant que pour défendre une conviction idéologique, le voyageur ne cherche plus la destination la plus exotique ou la plus lointaine, mais le séjour qui lui permettra, à son échelle, de changer le monde et peut-être de se changer un peu lui-même par le même mouvement. Qu’il s’agisse simplement de réduire son emprunte écologique ou de consacrer son voyage à un projet de développement solidaire, le spectre des possibles est infini. Néanmoins, il n’est pas toujours aisé pour le consommateur de se repérer entre les différents types de tourisme solidaire. Bien que l’expression « tourisme durable » ait été reconnue lors de la Conférence Mondiale des Nations Unies (Rio+20), aucun cahier des charges contraignant n’a été défini, laissant place au fameux marketing vert, le « greenwashing ».

L’enveloppe du tourisme durable

Selon l’Organisation Mondiale du Tourisme (OMT), le tourisme durable peut être défini ainsi : « le développement touristique durable satisfait les besoins actuels des touristes et des régions d’accueil tout en protégeant et en améliorant les perspectives pour l’avenir. Il est vu comme menant à la gestion de toutes les ressources de telle sorte que les besoins économiques, sociaux et esthétiques puissent être satisfaits tout en maintenant l’intégrité culturelle, les processus écologiques essentiels, la diversité biologique, et les systèmes vivants. ». Le tourisme durable ne vise donc pas à être distingué des autres formes de tourisme mais plutôt à influencer l’ensemble du tourisme, tourisme de masse inclus [2].

Malgré cette définition, aucun texte contraignant ne peut être appliqué. La pratique correspond à une autorégulation entre paires signataires de différentes chartes, telle que la Charte Européenne du Tourisme Durable. Celle-ci prévoit des objectifs et des principes à respecter en fonction de l’activité de l’acteur de l’industrie touristique : espace protégé (Parcs régionaux, etc.), entreprises touristiques ou organisateurs de voyages. Autre exemple, le groupe ACCOR a mis en place le projet PLANET 21, une liste de 7 piliers et 21 engagements que devra respecter dans un délai raisonnable l’ensemble du groupe hôtelier. Mais de nombreuses agences brandissent le thème du voyage solidaire comme un étendard sans toutefois respecter leur engagement marketing. Partir à la rencontre des populations locales pour échanger n’est solidaire que si ces populations bénéficient elles aussi de l’échange. Il incombe donc au consommateur de se renseigner sur l’effectivité des pratiques de son voyagiste avant de partir.

Typologie du tourisme durable

Tourisme responsable, équitable, social, solidaire, éco-tourisme… Le consommateur qui souhaite acheter autrement ne sait plus où donner de la tête ni à quel label se fier. Le tourisme durable se décline en plusieurs types de pratiques, dont les frontières sont poreuses.

Tourisme équitable

En premier lieu, le tourisme équitable est à rapprocher du commerce équitable. Il prend avant tout en compte les retombées économiques sur les populations locales de l’industrie touristique. Il ne s’agit pas forcément de promouvoir le respect du milieu naturel ou encore de l’échange culturel mais plutôt de s’assurer que les populations bénéficieront de façon juste d’une partie du prix du séjour. Il veille à respecter les principes suivants : transparence auprès des populations autochtones, développement des partenariats, contractualisations concertées, développement local, voyageurs respectueux. Néanmoins, le tourisme équitable s’inscrit généralement dans une démarche globale en étant associé aux pratiques de l’éco-tourisme.

Eco-tourisme

L’éco-tourisme place quant à lui le milieu naturel au cœur de sa démarche. Il s’agit d’utiliser les revenus liés au tourisme pour protéger la nature. Pascal Languillon, président de l’Association Française d’Eco-tourisme le définit comme étant « un voyage responsable dans la nature qui contribue à la protection de l’environnement et au bien être des populations locales (alors que le tourisme durable concerne également les hôtels de ville, etc) ».

Le niveau d’éco-tourisme d’un séjour peut être extrêmement variable, du week-end dans un éco-lodge au volontariat au bout du monde pendant un mois. L’Agence Voyage Pour la Planète propose à ses voyageurs de partir un mois aux côtés de l’ONG People and The Sea afin d’effectuer des plongées aux Philippines pour dresser un état des lieux de la biodiversité, répertorier les espèces marines, effectuer des campagnes de sensibilisation auprès des populations locales, organiser des jeux éducatifs avec les enfants, de s’impliquer dans les projets pilotes, … Mais pour ceux qui ne disposent pas du temps ou de l’envie nécessaire de s’engager à ce point, le site propose tout simplement de passer un week-end dans les Alpes du Sud. Au programme, randonnée dans la forêt vanoise, découverte de la faune et de la flore et bien sûr des produits régionaux, hébergement dans des gîtes. Mais évidemment, nul besoin de label pour rappeler que ramasser ses déchets après un pique-nique sur la plage et ne pas jeter de mégots dans la forêt sont peut-être les gestes les plus simples à la base de tout éco-tourisme.

Tourisme solidaire

Dans le cadre du tourisme solidaire, le voyageur devient acteur de développement. Il s’implique directement dans des activités. L’AMECAA, association franco-togolaise, propose par exemple des séjours de trois semaines en totale immersion dans un village togolais. Les volontaires participent lors de leur séjour à la réalisation d’un projet concret : construction d’infrastructures, école, bibliothèque ou soutien scolaire.… La journée type pourra être composée ainsi : 07h : Réveil / 07h - 07h30 : Corvées / 07h30 - 08h : Petit déjeuner / 08h - 12h : Activités du chantier / 12h - 13h : Déjeuner et lecture du rapport de la journée précédente / 13h - 14h30 : Libre/ 15h - 17h : Découverte du village, animations ou atelier de Batik/ 18h - 19h : Corvées/ 19h30 - 20h30 : Dîner /20h30 - 22h30 : Débats, soirées, chants, danses, percussions / 23h : Heure du silence sur le chantier. A première vue, le cadre peut apparaître contraignant, pourtant les voyageurs ayant tenté l’expérience partagent de façon unanime leur enthousiasme.

Tourisme social

L’expression « tourisme social » s’est récemment dotée d’un sens péjoratif pour désigner une réalité plus ou moins fantasmée, le fait d’immigrer dans un pays afin de bénéficier de façon abusive des prestations sociales. Le sens premier est bien éloigné. Il consiste tout simplement à mettre en œuvre les moyens nécessaires pour que chacun ait la chance de partir en vacances. Il favorise le respect de l’article 140 de la loi du 29 juillet 1998 qui dispose que « L’égal accès de tous, tout au long de la vie, à la culture, à la pratique sportive, aux vacances et aux loisirs constitue un objectif national. Il permet de garantir l’exercice effectif de la citoyenneté.  ». Selon la Convention Collective Nationale de Tourisme Social et Familial l’activité du tourisme social et familial regroupe « des organismes de tourisme social et familial sans but lucratif, dont l’activité principale est de mettre à la disposition de leurs usagers des logements en maisons familiales, centres et villages de vacances à équipements légers ou développés et, accessoirement, d’exploiter des terrains de camping caravaning ou d’organiser des séjours ou des voyages de vacances ou de loisirs. Les organismes concernés par la présente convention exercent l’activité principale suivante : exploitation de maisons familiales, centres et villages de vacances mettant éventuellement à la disposition des touristes des services de restauration, de loisirs ou de sports et des installations sanitaires. A titre accessoire, ils peuvent exploiter des terrains de camping caravaning, des agences de voyages ». Il s’adresse aux jeunes, aux familles, aux retraités, aux personnes aux revenus modestes ou encore aux personnes à capacité physique restreinte. Car en effet, si le droit aux congés payés est un acquis, nombreux sont ceux qui n’ont pas les moyens de partir en vacances.

Selon l’association l’UNAT, à la tête du réseau Tourisme Social et Solidaire, grâce à l’activité de ce secteur en France 24 millions de journées de vacances par an seraient organisées et 3,2 millions de personnes accueillies. En 2013, cette activité a entrainé la création de 20 000 emplois directs et a généré un chiffre d’affaires de 2,9 milliards d’euros.

Ainsi, il convient de dépasser les querelles sémantiques. Quelle que soit la forme que prend le tourisme durable, il faut garder en mémoire que les vacances ne sauraient être réduites à un loisir superficiel. Elles sont au contraire, comme le rappelle l’UNAT « un facteur de cohésion sociale, un vecteur d’enrichissement personnel et collectif. Elles impactent les comportements, influent sur la relation à l’autre, sur la perception de soi et de son environnement. Elles contribuent à réduire les exclusions et encourager la mixité sociale ».

Sarah-Louise Gervais


Notes

[1Rapport annuel 2014 de l’OMT, Organisation mondial du tourisme

[2OMT, Tourism and sustainability, 2011

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