Les mutations du financement associatif

Depuis le début de la crise financière en 2008, les associations et les fondations sont frappées à double titre par la conjoncture. D’une part, elles expérimentent une baisse des financements publics et privés. D’autre part, elles sont plus sollicitées que jamais dans leur rôle d’alternatives civiles aux politiques sociales. Néanmoins, elles ont réussi à s’adapter en modifiant notamment leurs modes de financement. Mais au-delà de ces changements circonstanciels de moyens, c’est une véritable mutation structurelle du secteur associatif qui se dessine peu à peu en adoptant les mécanismes d’un entreprenariat social et solidaire (E.S.S.).

L’impact de la crise

Selon une enquête nationale menée par France Active et la Conférence Permanente des Coordinations Associatives C.P.C.A. en 2012 auprès de 877 responsables associatifs, 69% des associations auraient connu entre 2009 et 2010 le retrait d’au moins un de leur grand donateur. La baisse concerne aussi bien les financements publics que privés. On notera que si les financements publics décentralisés restent stables, les financements de l’Etat sont en baisse ou concentrés vers certains secteurs associatifs comme l’aide d’urgence, la précarité, au détriment de la culture, de la défense des droits ou de la solidarité internationale.

A cette baisse des financements se superpose une difficulté des associations à obtenir un crédit auprès des banques. Les associations et les fondations, très exposées à la conjoncture, sont souvent confrontées à des problèmes de trésorerie. Or, les divers acteurs du monde associatifs sont inégaux face à l’accès à l’emprunt bancaire. Seules les structures les plus prospères et ancrées de longue date dans le paysage associatif se voient accorder une ligne de crédit alors que les petites structures ou les nouvelles associations sont mises en difficulté.

Mais la crise économique n’est pas seule responsable de mutations engendrées dans le secteur associatif. Comme le souligne Viviane Tchernogog dans un article dressant un état des lieux du financement public des associations, sont également en cause « le renouvellement des structures dirigeantes, le contexte institutionnel – réglementation, fiscalité, judiciarisation – de plus en plus contraignant, ainsi que des difficultés à accéder aux compétences salariées et bénévoles nécessaires au mouvement de professionnalisation des associations ». Les associations et les fondations se retrouvent face à une complexification du secteur de l’action sociale qui accroît leurs besoins et donc leur recherche de financement.

La recherche de nouveaux types de financements

On assiste depuis quelques années à de véritables innovations sociales pour permettre au secteur de l’économie sociale et solidaire de faire face à la crise financière, aux restrictions des budgets publics et à la décentralisation. Ces innovations concernent à la fois les modes de financement publics, privés et plus largement, les habitudes de dons.

La mutation des financements publics

Si les subventions publiques sont clairement en baisse, elles sont parfois remplacées par des commandes publiques. Les associations et les fondations sont alors investies d’une mission d’intérêt général après avoir répondu à un appel d’offre qui obéit aux règles d’un marché public. Cette pratique s’inscrit dans une rationalisation de l’action publique inspirée par la Révision Générale des Politiques Publiques, c’est-à-dire une façon de gérer les services publics comme une entreprise. Cette évolution est intéressante, la quête de l’efficacité n’est pas condamnable en elle même. Néanmoins cette pratique n’est pas sans écueil pour le monde associatif. Souvent seules les associations de grandes tailles déjà bien ancrées sur le territoire sont en mesure de participer aux appels d’offre, au détriment des petites et moyennes associations dont on a pourtant plus que jamais besoin à l’échelle locale. Par ailleurs, les secteurs associatifs sont inégalement impactés par cette évolution. Alors que les domaines de l’action sociale, de l’humanitaire ou de la santé ont accès à la commande publique, ce n’est pas le cas pour les domaines de la culture ou de la défense des droits.

La mutation des financements privés

La mutation du financement associatif ne concerne pas que les deniers publics elle touche également le financement privé.

Pour résumer à grands traits, on pourrait présenter l’évolution de la manière suivante. Hier, en plus des subventions publiques, les associations et les fondations étaient financées d’une part par de grandes entreprises et d’autre part par des particuliers, petits ou grands donateurs, fortement incités au don par les mesures fiscales. Les entreprises redistribuaient une partie de leurs bénéfices à une cause de leur choix sans exercer outre mesure un droit de regard sur l’efficacité de l’action menée. De leurs côtés, les particuliers procédaient à des dons de façon très ponctuelle, une ou deux fois dans l’année à l’occasion de grands évènements de solidarité (Téléthon, Opération Pièces Jaunes, catastrophe naturelle…).

Aujourd’hui, la frontière entre action sociale et entreprenariat est plus poreuse que jamais. L’économie sociale et solidaire pénètre au cœur de l’entreprise en influençant son cœur d’acticité (les biens et services produits se chargent d’une dimension sociale) et/ou son organisation (conditions de travail, écart de salaire…). L’incitation au financement d’une cause n’est plus uniquement fiscale, elle est liée à la rentabilité et à l’efficacité d’un projet.

Parallèlement, les habitudes de don des particuliers se modifient. Le don n’est plus seulement pratiqué de façon ponctuelle, il s’inscrit dans des habitudes quotidiennes et se double d’une consommation plus responsable qui transforme progressivement le donateur en « consomm’acteur ».

Ces évolutions apparaissent particulièrement au travers du développement d’initiatives telles que le micro-don ou l’épargne solidaire.

Le micro-don

De jeunes sociétés facilitent également le développement des petits dons. « Donner un peu, plus souvent », tel est par exemple le slogan de Micro Don, une entreprise qui permet à chacun d’effectuer un don allant de quelques centimes à quelques euros en arrondissant les factures, les fiches de paie, les tickets de caisse,... La société développe ainsi ce qu’elle appelle « la générosité embarquée », c’est-à-dire que le don se greffe à des mouvements de fonds de notre quotidien. Des partenariats ont ainsi été tissés entre des enseignes de la grande distribution et des associations. Lors du passage en caisse, le consommateur peut choisir d’arrondir sa facture de 12,56 euros à 13 euros et de reverser la différence à une association. C’est en quelques sortes l’Opération pièces jaunes dématérialisée ! Fini la petite boîte en carton qui trône devant la caisse aujourd’hui on systématise la pratique en l’adaptant au paiement par carte. Les petits ruisseaux faisant les grandes rivières, l’association estime que si 1% des clients d’une dizaine d’enseignes de distribution alimentaire pratiquaient le micro-don, plus de 5 millions d’euros par an pourraient être collectés.

Ces sociétés agissent comme des facilitateurs, des intermédiaires, qui se placent entre le donateur et l’association en mettant à leur disposition des outils techniques qui facilitent la pratique du don. Mais malgré le succès croissant de ces initiatives, il faut du temps pour changer les habitudes. L’Association des Chiens Guides d’Aveugles de l’Ouest a été l’une des associations pionnières en matière de don en ligne en intégrant dès le début des années 2000 un module sur son site internet. Pourtant, pour cette association, le don en ligne ne représente encore qu’1% de son budget total. Plusieurs raisons peuvent être invoquées pour expliquer cette frilosité : l’âge des donateurs, une crainte quant à la sécurité du paiement, la complexité du système… La révolution numérique du don doit donc encore être relativisée et il convient de mettre l’accent sur l’importance pérenne de la fidélisation des donateurs historiques, qui, face au sérieux d’une association, resteront généreux et solidaires quelque soit la conjoncture économique globale.

L’épargne solidaire

L’épargne solidaire se divise en deux volets. Un premier volet permet à tout épargnant de demander à son banquier que son épargne soit utilisée principalement pour soutenir des entreprises de l’E.S.S. Par ailleurs, l’épargnant peut aussi choisir de reverser ses intérêts à une action sociale. On parle alors de produits d’investissement solidaire ou de produits de partage. Pour s’assurer que les produits financiers sont réellement solidaires le label FINANSOL a été créé.

Cependant, comme le souligne Laura Loffler dans un article sur « Les nouvelles frontières du financement de l’innovation sociale », la culture du financement demeure encore insuffisante en France. Si les initiatives se multiplient pour développer la finance solidaire et E.S.S., elles restent insuffisantes. Il conviendrait alors d’améliorer « la mesurabilité de l’impact social des activités financées et la définition d’indicateurs de performance [qui] restent deux conditions clefs au développement de ces nouveaux instruments financiers » .

Le passage d’une économie du don à l’entreprenariat social et solidaire

Ainsi, le monde associatif a su rebondir face à la crise en opérant une mutation de ses modes de financement. Au-delà d’une modification des moyens pour agir, c’est un nouveau visage de l’action sociale et solidaire qui se dessine progressivement. On peut alors espérer que, davantage tournée vers l’entreprenariat et grâce à une modification pérenne des habitudes de solidarité, l’action sociale et solidaire sera moins dépendante de la conjoncture.

Sarah-Louise Gervais
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